1.2 | Dernier constat

Temps de divertissement : 8 minutes

| 21 JUILLET 2022 – 15 : 50 |
| EROZ – MAISON DE CAMPAGNE DES DAVAR. |

On ne choisit pas toujours le moment où l’on révèlera l’un de nos plus gros secrets. Le jour précis où l’on admet ce qui nous pèse, ce qui nous maintient éveillé durant la nuit.

Si l’on ne contrôle pas comment le monde extérieur peut réagir, on choisit tout de même nos mots. On les sélectionne attentivement, afin de justifier ce qu’on cache, qui on est.

Annabelle Davar n’aurait jamais pensé qu’aujourd’hui, serait ce genre de journée.
Seulement, lorsqu’elle passe le seuil du salon, suivi par son grand-frère Paul, elle sent bien qu’une tension s’installe entre eux.

Il s’assoit sur le canapé familial, pendant qu’elle se dirige vers le comptoir de bar, que leur père avait lui-même construit.
Elle débouche une bouteille de vin rouge et se sert un grand verre.

Quant à Paul, il semble soucieux.
Il dévisage sa sœur, qui ne lui a pas décroché un mot de l’après-midi.

Annabelle prend son verre et l’engloutit à moitié.
Son frère, qui l’observe silencieusement, se met à ronger ses ongles.

ANNABELLE :
(Elle lui accorde enfin un regard et désigne ses mains.)
« Ne commence pas ! »

PAUL :
(Il s’arrête immédiatement et rétorque.)
« Comment peux-tu être aussi calme ? »

ANNABELLE :
(Elle sirote une nouvelle gorgée.)
« Nous avons besoin de cet argent.
Je ne peux pas rester assise, les bras croisés, alors que l’état compte saisir tout ce que papa et maman ont bâtis ! »

PAUL :
(Il regarde par la fenêtre.)
« Même moi, j’ignore ce que contient sa boîte.
Je ne vois pas ce qui lui ferait changer d’avis.
Dix ans ou non, il a une nouvelle vie maintenant. »

ANNABELLE :
(Elle lui tourne le dos et rétorque, d’un ton glacial.)
« Tu penses sincèrement qu’il ne te manipulerait pas ? »

PAUL :
(Il se relève machinalement.)
« Tu insinues quoi exactement ? »

Annabelle mordille sa lèvre inférieure et semble réfléchir.
Elle boit le reste de sa boisson et se dirige à nouveau vers le comptoir de bar.

Elle remplit son verre, une nouvelle fois, avant de se rapprocher de Paul, toujours debout.

Son grand frère, anxieux au possible, fixe le bout de ses chaussures.

ANNABELLE :
(D’une voix plus douce, elle déclare.)
« Tu es un éternel optimiste.
Tu vois toujours le meilleur en chacun.
Gari a beau être un homme bien, il dispose aussi d’un instinct de survie.
Il ne montrerait jamais ce que contient la boîte, peu importe son… affection. »

PAUL :
(Il lui répond, inquisiteur.)
« Comment peux-tu être aussi certaine que la boîte est réelle ? »

ANNABELLE :
(Elle laisse paraître une forme d’appréhension.)
« Tu te souviens quand j’ai passé plusieurs mois à Bordeaux, avec tante Sylvie ? »

PAUL :
(Il fronce ses sourcils, confus.)
« À tes seize ans ? »

ANNABELLE :
(Elle acquiesce et se remet à boire, de plus en plus nerveuse.)
« Oui. »

PAUL :
(Il se remémore.)
« Vous aviez rompus Gari et toi.
Tu as changé en cours d’année et tu n’es revenue qu’au mois d’août. »

ANNABELLE :
(Elle finit son deuxième verre.)
« Du moins, c’est ce que papa et maman ont décidé, pas moi… »

PAUL :
(Ne suivant toujours pas.)
« Comment ça ? »

ANNABELLE :
(Elle retourne vers le comptoir.)
« Je pense que tu devrais t’asseoir. »

Annabelle repose brusquement son verre et le remplit.
Paul, complètement prit au dépourvu, décide de se rasseoir.

ANNABELLE :
(Toujours dos à Paul.)
« Je ne suis pas partie parce que je voulais changer d’air.
Encore moins pour ma rupture avec Gari… »

PAUL :
(Il attend la suite.)
« Alors, pourquoi ? »

ANNABELLE :
(Elle se retourne, les yeux humides et lui avoue d’un air grave.)
« J’étais enceinte. »

Paul ouvre sa bouche, en guise de réaction.
Il se relève et marmonne des mots inaudibles, visiblement sous le choc.

Il s’avance jusqu’au comptoir de bar et accapare le verre de sa petite sœur.

PAUL :
(Il le termine, d’une seule gorgée et lui demande, hésitant.)
« Donc, tu es partie là-bas pour… avorter ? »

ANNABELLE :
(Elle secoue sa tête, tandis qu’une larme s’écoule le long de sa joue.)
« Je l’ai découvert trop tardivement. »

PAUL :
(Il ne peut masquer sa stupeur.)
« Ne me dit pas que… ? »

Annabelle acquiesce, par un simple hochement de tête.

Son grand frère paraît sidéré.
Il se penche sur le comptoir, saisit une bouteille de whisky et se met à la boire, directement au goulot.

PAUL :
(N’en revenant pas, il la questionne.)
« Papa et maman t’ont expédié là-bas, parce que tu étais enceinte.
Qu’ont-ils fait de l’enfant ? »

ANNABELLE :
(Elle essuie sa joue, à l’aide de sa main droite.)
« Elle a été adoptée. »

PAUL :
(Il s’exclame.)
« C’est une fille !? »

ANNABELLE :
(Elle évite de croiser le regard de son frère.)
« Papa avait raison.
Je ne suis pas faite pour incarner une bonne figure maternelle. »

PAUL :
(Il s’empresse de la contredire.)
« Ne dit pas ça. »

ANNABELLE :
(Elle réitère, vulnérable.)
« Dans le fond, il avait vraiment raison. »

PAUL :
(Il s’exclame, toujours autant surpris.)
« Elle a onze ans ? »

ANNABELLE :
(Elle lui précise.)
« Douze, dans quelques jours. »

PAUL :
(Il boit une énième gorgée et déclare, évasif.)
« Je n’arrive pas à le croire. »

ANNABELLE :
(Elle souffle bruyamment.)
« Je sais… »

PAUL :
(Il finit par lui demander.)
« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

ANNABELLE :
(Elle lui fait remarquer.)
« Tu es si sensible lorsqu’il s’agit de Gari. »

PAUL :
(Il hausse ses épaules, afin de paraître dubitatif.)
« Je reste ton frère ! »

ANNABELLE :
(Elle ose enfin le regarder droit dans les yeux.)
« J’ai décidé d’enterrer ça, de ne jamais en parler à quiconque.
Pas même Gari. »

PAUL :
(Il rebondit sur ses propos.)
« Donc il n’est pas au courant… »

ANNABELLE :
(Elle secoue sa tête et lui indique.)
« Aujourd’hui, il le sait. »

PAUL :
(Il s’impatiente.)
« Je ne comprends plus rien ! »

Annabelle remplit à nouveau son verre, pendant que Paul la fixe, en attente d’une réponse.

Elle sirote une gorgée, comme pour se redonner du courage.
Au bout de quelques secondes, elle reporte son attention sur lui.

ANNABELLE :
(Elle débute son explication.)
« L’année dernière, juste avant qu’il déménage à Paris, je suis passée chez lui.
Il était profondément… déprimé. Je lui ai demandé ce qui le tracassait, il m’a avoué qu’il savait que nous avions eu un enfant. »

PAUL :
(Il ne peut s’empêcher de la couper, afin de poser une question.)
« Comment l’a t’il appris ? »

ANNABELLE :
(Elle laisse transparaître un grain de frustration, au fond de sa voix.)
« Ça, il n’a jamais voulu me le dire. »

PAUL :
(Il rebondit, toujours dans l’incompréhension.)
« Si j’ai bien saisi, il était attristé d’apprendre la nouvelle ? »

ANNABELLE :
(Elle réfléchit, puis déclare.)
« Je m’étais toujours imaginé que si Gari le découvrait, il serait terriblement en colère. D’autant plus avec son désir de fonder une famille.
Mais, finalement, il ne l’était pas.
À la place d’un sentiment de colère, je l’ai trouvé… anéanti.
Il n’arrêtait pas de me dire qu’il l’aurait assumé, même si jeune. »

PAUL :
(Il exprime une certaine compassion pour Gari.)
« J’imagine que cela a dû réveiller pas mal de vieilles blessures. »

ANNABELLE :
(Elle marque une pause et lui révèle.)
« Il a trouvé des tas d’informations sur elle… »

PAUL :
(Il manque de s’étouffer.)
« Parce qu’il sait où elle est !? »

ANNABELLE :
(Elle lui avoue, pensive.)
« Elle s’est fait adopter par un couple qui tient une boulangerie, à Montpellier.
Ils l’ont appelé Cassandra. »

PAUL :
(Il tenter d’alléger la situation.)
« Cassandra n’est pas si mal.
Ils auraient pu l’appeler Jennifer… »

ANNABELLE :
(Elle finit son verre et admet, avec amertume.)
« Je déteste ce prénom. »

PAUL :
(Il réalise qu’il ne sait rien au sujet de la boîte et revient sur le sujet.)
« En quoi cela prouve que sa boîte est réelle ? »

ANNABELLE :
(Elle passe derrière le comptoir.)
« Ce soir-là, il est évident qu’on s’est beaucoup chamaillé.
Au bout de deux heures, il m’a dit qu’avec ou sans mon accord, il était libre de prendre ses propres décisions. »

PAUL :
(Il reboit une grosse gorgée et grimace, en réaction à son intensité.)
« C’est-à-dire ? »

ANNABELLE :
(Elle range sa bouteille de vin.)
« Il n’arrêtait pas de répéter combien il voulait aider la famille de Cassandra.
Quand je lui ai dit que c’était une mauvaise idée, il m’a montré qu’il avait déjà effectué un virement à ses parents. »

PAUL :
(Il prend sa bouteille et retourne s’asseoir sur le canapé.)
« Je ne vois toujours pas le rapport. »

ANNABELLE :
(Elle lui lance, d’une voix plus grave.)
« Le montant du virement était de 250 000 euros. »

PAUL :
(Il lui fait les gros yeux.)
« Pardon ? »

ANNABELLE :
(Elle commence à passer un coup sur le comptoir.)
« Tu as bien entendu.
Au minimum, Gari possède 250 000 euros sur son compte courant.
Depuis ce jour, je sais que ce qu’il nous a dit est plausiblement vrai.
D’une manière ou d’une autre, il dispose de millions d’euros. »

PAUL :
(Il s’empresse de la contredire.)
« Dans une si petite boite ? »

ANNABELLE :
(Elle théorise.)
« Je crois que la boîte contient un objet, un héritage de ses parents.
Sinon, comment tu expliques qu’il dispose d’une fortune aussi conséquente et cela, depuis l’adolescence ? »

PAUL :
(Il semble désemparé.)
« Ses parents étaient pauvres, Anna.
Cela n’aurait aucun sens que cela soit un héritage ! »

ANNABELLE :
(Elle revient vers Paul.)
« Tout ce que je sais, c’est que pour avoir autant d’argent sur son compte courant, il doit forcément y avoir une raison. On a fait ce pacte, il est arrivé l’incident avec Emma et de là, plus de dix années se sont écoulées.
Dix longues années, remplies de trahisons, de mensonges et de manipulations.
Tandis que le reste du groupe se chamaille pour le discréditer et lui cacher la vérité. Je compte lui offrir quelque chose qui l’amènera à nous donner notre part. »

PAUL :
(Il affiche une mine inquiète.)
« Que pourrais-tu bien lui dire pour qu’il le fasse ? »

ANNABELLE :
(Elle déclare, certaine de ses propos.)
« La vérité au sujet d’Emma.
Nous devons lui prouver que nous sommes sa famille. Lui dire la vérité, contrôler la narrative… ça lui prouvera qu’on est de son côté. »

PAUL :
(Il devient pale et s’exclame.)

« Je ne pense pas que cela soit une bonne idée ! »

ANNABELLE :
(Sur la défensive.)
« Si nous ne décidons pas de balancer William sous le bus, nous allons dire adieu à tout ce que nous possédons, y compris ton appartement Paul ! »

PAUL :
(Il déclare, presque terrifié.)
« Si Gari apprend ce qui est arrivé, il ne me le pardonnera jamais. »

ANNABELLE :
(D’une voix ferme.)
« J’ai conscience que tu ne supporterais pas qu’il t’en veuille.
Plus encore, que Chloé découvre cette phase de nos vies.
Fais-moi confiance, j’ai un plan… »

Annabelle lance un ultime regard au comptoir de bar, songe à ses parents et sort de la pièce, sans ajouter le moindre mot.

Paul demeure assis, pétrifié par ce que sa sœur vient de lui dire.
Il reboit au goulot de sa bouteille et s’enfonce au fond du canapé, inapte à concevoir que Gari et Annabelle puissent avoir un enfant.

Il se réajuste, inconfortable à cette idée et tire une conclusion, qui lui retourne instantanément l’estomac.

Si Annabelle est capable de mentir sur une aussi grosse partie de sa vie, que peut-elle lui cacher en supplément ?

Pire encore, le grand brun réalise que s’il ne sait pas tout au sujet de sa propre sœur, il est très probable qu’il ne sache rien à propos de Gari Vincelse.

Et aussi simpliste que ce dernier constat puisse être, paradoxalement, Paul le trouve tout bonnement insupportable.

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